Utrillo et le public Japonais

On trouve plusieurs réponses à l'attachement du public Japonais à l'oeuvre de Maurice Utrillo. Poète intact, innocent et révélateur de l'âme du réel plus que de sa présence concrète. Il n'a cessé d'engager le regard de l'observateur dans la perspective des rues qui s'allongent et s'éloignent sur un champ visuel rétréci.
Escaliers abrupts de son cher Montmartre. Eglise Saint-Pierre et Sacré-Coeur de Montmartre, cathédrales de France. Le peintre recherche la pureté absolue. Le divin à travers la prière, inspiration mystique sur la blancheur de la pierre qu'il façonne à l'aide d'une truelle, tel un maçon de l'apocalypse.
Alors que dans la peinture japonaise, la forme et la couleur sont rendues sans aucune tentative de relief, alors que les méthodes européennes recherchent le relief et l'illusion.
Je pense qu'à partir de cette illusion Utrillo se protège de sa propre mort.
Wou Tao-Tsen, le plus grand de tous les maîtres chinois, fut envoyé, dit on, par l'empereur pour peindre une rivière, de retour au Palais, à la grande surprise de tous, il n'avait point de croquis à montrer « Je les ai tous dans mon coeur » La mémoire regrette tout ce qui n'a pas d'intérêt. Ces artistes n'étaient pas tentés, comme ceux qui travaillent d'après nature, de transcrire des détails superflus.
Nous retrouvons aussi dans tous les sujets à répétition et plus précisément les Moulins de la Galette, le Lapin Agile et les rues du vieux Montmartre avec Maurice Utrillo, un travail de mémoire pour la peinture de ces paysages. Il se met en communion avec les collines et avec les ruisseaux qu'il veut représenter.
Dans l'art japonais, les styles opposés des écoles de TOSA et de KANO. Dans l'école de Kano, le rouge et le vert sont parfois les seuls employés, le reste du tableau étant en gris d'argent ou un noir.
Le rouge et le vert sont aussi les couleurs favorites de Maurice Utrillo, parfois dominantes dans certains paysages de son art. 
 
« Les plus belles peintures bouddhiques possèdent à un degré extraordinaire la faculté d'attirer le spectateur hors de lui-même et de ses préoccupations, pour le transporter dans l'atmosphère idéale qui leur est propre. Au contraire, dans un grand nombre de peintures européennes, religieuses tout au moins de nom, les personnages sacrés sont remplis du désir d'impressionner le spectateur ; ils appellent du geste, ils montrent du doigt, ils ouvrent les bras, sourient, persuadent; mais je crains bien que trop souvent ils ne parviennent qu'à nous exciter à la résistance ou à nous réduire à l'indifférence. »
            - Laurence BINYON — Introduction à la peinture de la Chine et du Japon, 1908.

Le public japonais est toujours impressionné par le comportement excessif d'un Van Gogh qui s'est tranché l'oreille, par Maurice Utrillo avec plus de cinq années de galère cloîtré dans une cellule, derrière les barreaux, emprisonné avec les fous, après avoir tenté par deux fois d'attenter à sa vie.
Un peintre misérabiliste qui clame un chant d'amour à la gloire de sa mère, Suzanne Valadon :
« Une maitresse femme », « une femme de génie » proclame t-il dans ses écrits.
Cette peinture que dirige son pinceau aux bouts de ses doigts vient se placer pour quelques mois sur les cimaises des murs japonais, en gage d'une éternelle reconnaissance pour cet enthousiasme que dégage son public, le public japonais.

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Article | by Dr. Radut